Débarquer

Décembre 2015

Ils y arrivaient. Enfin. Après des années de calculs, de préparation, les voilà au bout du voyage. Ils ne savaient pas ce qu’ils allaient trouver. Ils ne savaient pas sur quel continent étrange ils allaient débarquer. Tant de leurs compagnons étaient morts durant la traversée. Le voyage allait-il réellement valoir le prix payé ? Au fond, quelle importance, maintenant qu’ils y étaient.  

L’homme se leva lentement. Les traits burinés par les embruns, les yeux rivés devant lui. Ses hommes attendaient. Il devait parler. Leur dire qu’ils avaient réussi. Personne ne pourrait y croire s’ils ne l’entendaient pas de lui. L’homme restait silencieux. Debout face à la mer. il aurait voulu leur parler. Il ne le pouvait. Trop émotions se bousculaient, si incompréhensibles, si contradictoires. La fierté bien sûr. L’espoir, peut-être. Mais surtout cette espèce de nostalgie lancinante. Ils allaient débarquer, ils allaient savoir. Etrangement, l’homme aurait préféré revenir en arrière. Retourner en ces jours bénis où tous les rêves étaient encore possibles. 

Etait-il heureux ? Lui même n’aurait su le dire. Toute sa vie, il avait attendu ce moment. Toute sa vie il s’y était préparé. Et le voilà vidé. Que faire après ? Quel autre objectif s’inventer ? Ce n’était pas que le bout d’un voyage. C’était juste le bout de sa vie. 

Il regarda son équipage. Ses hommes, anxieux, le dévisageaient. Ils avaient besoin de lui, qu’il leur dise quoi penser. Qu’il donne la permission à leur joie de s’exprimer. Tous ces valeureux l’avaient suivi sans hésiter. Les voilà maintenant, loin de chez eux, à l’autre bout du monde, suspendus à ses lèvres. Dans leurs yeux, il lisait tant d’espoirs, tant de possibilités. 

Le nouveau continent ne cessait de grandir. Ils approchaient, ils pourraient bientôt débarquer. L’homme réussit à murmurer quelques mots, d’une voix rauque qu’il ne connaissait pas. Les pupilles s’allumèrent, les bras se levèrent, les gorges se déployèrent. Tous se précipitèrent, être le premier à toucher cette nouvelle terre. Ils courraient, ils tombaient, se relevaient, se dépêchaient. 

Il attendit d’être le dernier. Il descendit de la barque, droit, presque en se laissant tomber. Les vagues s’attaquèrent à ses bottes mais il ne leur prêta pas la moindre attention. La mer, ça le connaissait. Des années qu’il la fréquentait. La terre en revanche c’était différent. La terre de chez lui lui avait toujours semblé étrangère, presque distante. Au fond de lui, il se savait angoissé. Cette terre là, si neuve, si belle, allait-elle le rejeter ? Aurait-il lui aussi le droit d’y gambader, insouciant, léger ? Il les enviait, tous ces hommes qui n’avaient pas besoin de l’amadouer, cette terre aux mille dangers. Il aurait aimé ! lui aussi pouvoir y sentir la possibilité d’un foyer. 

Ses bottes fendaient l’écume. Plus que quelques pas. Pour le moment, il restait de l’eau, l’homme était toujours dans son élément. Mais bientôt le sable, nu, sec. A quoi bon y aller, d’ailleurs? Il avait vu, il connaissait. Il savait à quoi ressemblait ce continent légendaire, il pouvait bien rentrer. Remonter sur le bateau et naviguer. Encore et toujours, là où l’homme jamais ne pourrait croiser la terre hostile. 

Il hésita. Il s’arrêta. Il fit quelques pas en arrière. Puis se remit à avancer. Ses hommes le regardaient, ils devaient commencer à s’inquiéter. Vaillamment, l’homme avança le pied. Sa semelle quitta l’humidité réconfortante. Tout son corps bascula dans le sable chaud. C’était doux, c’était bon. Il ne se souvenait même plus pourquoi il avait hésité. 

Oubliés, les hommes de l’équipage. Oubliées ses hésitations. Oubliée la nostalgie. Oubliée même la fierté. Un seul sentiment l’habitait. Il était heureux. En paix. Il vivait. Il était sur cette plage de l’autre bout du monde et il vivait. Alors, allongé sur le sable, les bras en croix, le visage offert au soleil, pour la première fois l’homme laissa ses larmes couler. 

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