Elle

Novembre 2017

NaNoWriMo arrangé : une nouvelle par jour pendant un mois

J’ai décidé de retirer la photo de son cadre. Elle me fait trop peur. Je ne pourrai pas supporter de la voir une journée de plus. Je me suis approché de la commode. Le cadre était là, à portée de main. Je l’ai regardé J’ai rassemblé tout mon courage. J’ai fait un pas de plus. J’ai tendu la main. J’ai reculé. Je n’ai pas pu. La photo est restée là, à me narguer. J’ai baissé les yeux. Je suis sorti de la chambre sans tourner le dos à la commode.

Pourtant j’étais déterminé. Pourtant cette fois-ci je pensais y arriver. J’ai cru avoir la solution à ces nuits d’angoisse. Mais j’ai été trop lâche. J’imagine que je vais en payer les conséquences. J’imagine que cette nuit encore je ne pourrai pas dormir. La femme de la photo sait déjà que j’ai cherché à la contrer. Elle viendra se venger.

Je vois avec anxiété le ciel devenir sombre. La nuit s’installe. Les étoiles et les lampadaires s’allument. C’est le moment de la journée que je redoute le plus. Celui qui rend la constatation inéluctable : la photo est toujours dans son cadre, sur la commode. Un jour de plus. Je pourrais changer de chambre. Je pourrais abaisser le cadre et cacher la femme de la photo. J’ai déjà essayé. Ça n’a eu aucun effet. Aucune effet bénéfique en tout cas. Au contraire, sa colère s’est amplifiée. Ça a été les pires nuits que j’ai eu à passer dans cette maison.
Je pourrais déménager. Je n’en ai pas la force. J’ai peur des conséquences. Elle le saura forcément. Elle me retrouvera. Je ne peux pas courir ce risque. Alors j’entre dans ma chambre. Je ferme les volets. Elle est toujours là, sur la commode. Elle épie le moindre de mes gestes. Je ne la quitte pas du regard. Mais elle reste sage, glacée sur la photo. Elle est intelligente. Elle ne bougera pas tant que je serai sur mes gardes. Elle arbore ce sourire ironique que je déteste tant.

Je m’allonge dans mon lit, juste face à elle. Je n’éteindrai pas la lumière. Non, je ne lui ferai pas ce plaisir. Je vais la fixer jusqu’à ce que je m’endorme. Jusqu’à ce que je ne puisse plus lutter. Cette nuit, je vais l’empêcher de bouger.
Je me réveille dans le noir. Je ne me souvient pas avoir éteint la lumière. Je le savais, elle se moque de moi. J’entends les pas caractéristiques dans le couloir. Réguliers, qui font des allers retours devant ma porte. Le couloir s’allume. Je vois l’ombre qui passe et repasse, inlassable. Je n’ai pas besoin d’allumer la chambre. Je sais qu’elle ne sera pas dans le cadre. Je préfère faire semblant de ne rien remarquer. Lui faire croire qu’elle peut se jouer de moi.
Le couloir redevient noir. Les pas s’éloignent. La porte d’entrée claque. Comme toutes les nuits à la même heure. J’allume ma lampe de chevet. La photo est là, face à moi. Imperturbable. Mais je note immédiatement que le cadre s’est déplacé. Pas grand chose, juste quelques centimètres. Juste assez pour que je le remarque. Je n’ose pas me lever. La couette tirée jusqu’à mon menton, je suis à l’abri. Elle n’a encore jamais osé m’attaquer quand je suis couché. Je lutte contre le sommeil mais mes paupières sont de plus en plus lourdes. Je ne pourrai pas rester éveillé plus longtemps.

Je reprends conscience une heure plus tard. Quelqu’un marche dans la chambre. Je n’ouvre pas complètement les yeux. Je devine une forme sous mes paupières à peine entrouvertes. Une longue forme claire qui marche d’un pas lent. Elle s’arrête devant le lit. Elle avance la main au dessus de mon front. Elle s’immobilise avant de me toucher. Elle repart.

Je reconnais la femme de la photo. La même femme qui hante toutes mes nuits depuis que je suis arrivé dans cette maison. La femme qui me fait vivre un cauchemar. Elle m’observe. Elle me tient prisonnier. Elle veut sortir de la photo, définitivement.

Ses pas reprennent leur ronde. Elle s’arrête à mon niveau. Elle se penche au dessus de moi. Je sens son visage à quelques centimètres du mien. Je sens son souffle glacé sur mes joues. Je sens son doigt se rapprocher de mes lèvres.

J’ouvre les yeux en grand. Personne. Évidemment, elle a encore réussi à m’échapper. Mais je l’aurai un jour. En attendant, le cadre s’est encore déplacé. Ils disent que je suis fou. Ils disent que j’invente. Mais ces traces dans la poussière de la commode, ce n’est tout de même pas moi qui les ai faites ! Personne ne me comprend. Personne n’a conscience de ma détresse, chaque nuit plus intense.

Ça en est trop. Je ne peux pas me laisser tyranniser par une photo. Je retrouve ma détermination de ce matin. Je décide de me débarrasser de la photo. Je saisis le cadre d’une main tremblante. Rien ne se passe. J’ouvre le double fond avec mille précautions. La photo ne bouge pas. Pour le moment elle sauve les apparences. C’est trop tard pour reculer désormais. Si je m’arrête là, sa vengeance sera terrible. Maintenant je dois aller jusqu’au bout.

J’extrais la photo du cadre. Comme elle est fragile ainsi posée dans ma main. Rien à voir avec la femme effrayante qui me traumatise depuis des jours. C’est le moment idéal pour frapper. Elle est vulnérable. Je la pose au centre de la chambre, dans une petite coupelle. Je craque une allumette. Je vois avec bonheur et soulagement les coins de la photo brunir. Son sourire imperturbable se racornit. Son visage se transforme en cendres. Essaye de te venger maintenant !

 

« Il est 8 heures, tout de suite votre flash info. Dans le Vars, une maison a entièrement été incendiée cette nuit. Selon les premières enquêtes, le feu aurait été déclenché par le propriétaire lui même, dont les restes calcinés ont été retrouvés dans la chambre. A ses côtés, la photo étrangement intacte d’une jeune femme souriante. A cette heure, nous ne savons pas ce qui a poussé la victime à ce geste. »

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