Envol

Novembre 2017

NaNoWriMo arrangé : une nouvelle par jour pendant un mois

Luc fit face au monstre métallique qui allait l’avaler pour les huit ans à venir. La fusée se tenait droite sur l’aire de lancement, prête au départ. Seule une ouverture sombre dans son ventre laissait entrevoir au jeune astronaute par où il allait rentrer dans quelques minutes. Avant de s’enfoncer dans les entrailles de la fusée, il se retourna une dernière fois, empli ses poumons d’air frais, laissa glisser un rayon de soleil sur sa peau. Il voulait garder vif le souvenir de ces ultimes sensations, se les remémorer une fois perdu dans le glacial de l’espace. Une petite voix pernicieuse lui soufflait même que c’était peut-être là sa dernière occasion de contempler le soleil. 

Le voilà qui hésitait. Etait-il vraiment juste d’aller s’enfermer dans la fusée pendant huit longues années ? Allait-il pouvoir le supporter ? Et surtout, toujours la même interrogation, lancinante : allait-il revenir ? Il était le premier. Aucun équipage n’avait été envoyé si loin, si longtemps. Et si ça ne fonctionnait pas ? Et si les calculs étaient faux ? Et si.. ? Luc se rendit compte qu’il s’était immobilisé au centre de la passerelle. Sur sa gauche, les caméras du monde entier étaient braquées sur lui. Après dix ans de préparation, il n’était pas temps de flancher. Il reprit sa marche d’un pas qu’il espérait assuré et disparut dans la fusée. 

Le décollage était probablement ce qui l’effrayait le plus. Il ne regarda pas les autres membres de l’équipage. Il ne voulait pas prendre le risque de croiser des regards sereins alors que lui-même était au bord de la crise de panique. Il s’allongea sur sa couchette, ferma les yeux et attendit. Le bruit, la pression, ce sentiment d’arrachement… Tout fut conforme aux exercices. Comme si la Terre tentait de retenir ses enfants, comme si elle refusait que cette dizaine d’hommes et de femmes s’éloignent d’elle. Incapable de supporter la supplique de sa planète, Luc perdit connaissance. 

Lorsqu’il revint à lui, tout était calme. Le vrombissement sourd des moteurs brisait à peine le silence qui régnait dans la fusée. Un rapide coup d’oeil sur les couchettes voisines lui apprit que deux astronautes étaient déjà levés. Il défit ses sangles, laissa le temps à son corps de se faire à l’apesanteur et se propulsa vers la cabine de pilotage. Ses gestes étaient mécaniques, fidèles à ceux qu’il avait exécuté mille fois en exercice. Il savait où il devait aller, ce qu’il devait faire, comment il devait le faire. Et heureusement, car son cerveau aurait été incapable de prendre la moindre décision.

Son attitude paraissait posée, mais tout en lui n’était que désespoir. Il avait accepté ce qu’il ne considérait plus à présent que comme une mission suicide. Il ne reverrait plus jamais ni la Terre, ni sa famille. Voyager aux confins du système solaire, mais quelle idée ? Si les humains étaient fait pour vivre dans l’espace, ça se saurait. Non, il n’aurait jamais dû accepter cette mission. Il regrettait amèrement, maintenant qu’il était pris au piège sans la moindre possibilité de marche arrière. L’espace d’un instant, il crut qu’il allait devenir fou, tant l’absurdité de sa situation lui apparaissait clairement. Il fallait qu’il sorte, qu’il respire de l’air frais. Il ne pouvait déjà plus supporter cet air conditionné, chimiquement équilibré. Il était parti depuis quelques heures seulement et déjà la simple pensée de se rouler dans l’herbe verte du printemps lui arrachait des larmes de désespoir.

Ses mouvements le conduisirent automatiquement devant la cabine de pilotage. Avant de rejoindre ses collègues, il prit un instant pour rétablir de l’ordre dans ses pensées. Hors de question de paraitre lâche ou faible. Il fallait qu’il se montre enthousiaste, fier de la mission d’exploration qu’on leur avait confié. Il était l’espoir de l’humanité, la promesse d’une nouvelle avancée spatiale. Son visage se lissa, ses traits se détendirent. La panique qui s’agitait toujours sous son crâne se fit parfaitement invisible. Il se racla la gorge, s’assura que sa voix était suffisamment ferme, ouvrit le sas et entra dans la cabine. 

Tous ses doutes s’envolèrent. Il ne comprenait même plus pourquoi il avait regretté ce voyage. Comment pouvait-il paniquer après cela ? Même si la mission échouait, même si, comme dans ses pires cauchemars, la fusée ne revenait jamais sur Terre, ce sacrifice n’était que peu de choses face à ce qu’il avait sous les yeux. Quel homme aurait hésité à tout risquer pour avoir le privilège de contempler un tel spectacle ? Le grand hublot qui tapissait la cabine était tourné vers les profondeurs de l’espace. Le noir abyssal était piqueté d’étoiles, d’une densité et d’une brillance qu’il n’aurait su imaginer. Chacune avait sa propre couleur, son propre éclat. Leur lumière l’entourait, le protégeait. 

Il s’approcha du hublot, y posa une main. Le ciel étoilé était d’une beauté à couper le souffle. Une beauté impossible à égaler. Alors même que ce spectacle s’étalait sur les yeux, Luc n’était pas certain qu’une telle magnificence puisse réellement exister. Les yeux rivés sur les étoiles, il comprenait enfin qu’il était à sa place. Une place qu’il n’aurait cédé pour rien au monde. Il était au coeur de l’univers. Il faisait partie de l’espace. Il était un fragment d’étoile. Un grain de poussière dans l’immensité. L’infime parcelle d’un tout qui lui échappait. Un élément fragile au centre d’un grand ensemble impassible et immuable. Une larme coula sur sa joue. Ce n’était plus du désespoir, loin de là. Il lui semblait d’ailleurs qu’il ne pourrait plus jamais avoir ce genre de pensées. L’espace les avait absorbé. Il était calme, serein, en paix avec lui-même et l’infini. Il était au coeur des étoiles. Il était au coeur de l’univers.

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