L'homme qui avait peur de la mort 

Décembre 2018

Dans un pays lointain, en des temps anciens où la magie et les Esprits des ancêtres étaient encore respectés de part le monde, vivait un homme. Il était heureux, à la tête d’une ferme prospère, dans un village où il faisait bon vivre. Jamais il n’avait trouvé femme à épouser mais cette solitude ne lui pesait pas. Travailleur acharné, on le voyait tout le jour dans ses champs, prenant soin de ses bêtes et de ses cultures. 
Une fois par semaine, il se rendait au marché sur la place du village, où tout le monde le connaissait. Ses produits étaient de bonne qualité et son sens des affaires n’avait d’égal que sa joie de vivre. Ainsi, il avait un mot jovial pour chacun. Il prenait soin d’emballer des provisions pour les anciens, qui ne se déplaçaient plus guère, et allait leur porter lui-même, feignant systématiquement d’oublier dans l’addition un beau morceau de viande ou une miche de pain encore tiède. Sa voix chaleureuse et son énergie débordante ensoleillaient le village même lors des pires averses. 
Lorsqu’il ne travaillait pas à sa ferme, on le retrouvait à vagabonder à travers champs, laissant glisser sa main entre les tiges des hautes herbes, humant l’air pur de la forêt, profitant du soleil sur sa peau tannée par les journées passées au dehors. 

Pourtant, une peur sourde l’habitait depuis l’enfance, venant ternir le bonheur de cette vie simple à laquelle il aspirait. Il avait peur de la mort. Chaque jour, dans un petit miroir poli, il s’observait longuement, détaillant chaque nouvelle ride sur son visage, surveillant l’apparition de chaque nouveau cheveu argenté dans sa chevelure charbonneuse. 
Comme tout enfant, il avait été initié aux mystères des Esprits des ancêtres, et avait pu entendre leurs voix d’outre-tombe parler au travers de la bouche des Sages du village. Il en avait conservé un souvenir vif et douloureux, se demandant continuellement si les hommes continueraient à penser à lui, lorsqu’il serait lui-même parti. N’allait-il pas être définitivement oublié, lui qui n’avait pas de descendance ? 
Conscient que le passage vers le monde des Esprits était une étape obligatoire, il tentait d’enfouir au plus profond de son âme cette angoisse d’enfant, mais chaque nouvelle année lui rappelait sa fin inéluctable, chaque nouveau chant du coq sonnait comme un glas qui le rapprochait un peu plus de la fin. 

Vint un jour où cet homme, pourtant si robuste et dynamique, tomba gravement malade. Trois semaines durant, il lutta contre la fièvre. Délires et visions se pressaient sous son crâne tandis qu’il s’agitait, secoué de spasmes, dans son lit détrempé de sueur. On lui fit boire des décoctions qu’il recrachait aussitôt. On lui insuffla sur le visage des poudres aux vertus magiques qu'il chassait d’un revers de main enfiévré. On lui murmura à l’oreille des phrases que seuls les guérisseurs connaissaient et qui se transmettaient de générations en générations. Malgré les soins constants qui l’entouraient, son état ne s’améliorait pas. Il ne mangeait plus, ne buvait qu’à peine, dormait d’un sommeil agité de cauchemars, tant et si bien qu’on le crut définitivement perdu. 
Pourtant, au bout de la troisième semaine, il ouvrit des yeux clairs, débarrassés de toute fièvre. La bouche pâteuse, l’esprit encore embrumé, il demanda faiblement un broc d’eau, qu’il but en entier. On lui apporta ensuite des fruits séchés et un brouet léger, qu’une femme glissait entre ses lèvres à la cuillère, comme pour un nourrisson. 
La maladie s’en était allée mais l’avait laissé affaibli. Ses muscles avaient fondus, ses traits s’étaient creusés, sa barbe lui mangeait la moitié du visage. Il était sale, les yeux enfoncés dans leurs orbites, les côtes saillantes. Lorsqu’à sa demande, on lui tendit le petit miroir, il eut du mal à se reconnaitre. Il prit alors conscience que cette mort qu’il craignait tant avait frôlé de près. 

Dès lors, l’homme se mit à changer. Il négligeait sa ferme, ne travaillant que lorsque son humeur était bonne, ce qui arrivait de moins en moins fréquemment. Il ne passait presque plus par le village, ne parlait à personne, ne saluait plus ses amis de toujours. Il ne marchait même plus au gré du vent dans les champs, préférant rester cloitré seul, chez lui, à méditer. 
Une année entière s’écoula ainsi sans que personne ne parvînt à le tirer de sa léthargie inexplicable. Lui seul connaissait l’origine de son mal, et il refusait catégoriquement de s’en ouvrir à qui que ce soit. Devenir un Esprit était considéré comme un honneur, lui avait-on appris depuis son enfance. Ainsi, il pouvait protéger le village et guider ses habitants le long de la route sinueuse de leur destinée. On lui aurait rappelé qu’il y avait le temps de la vie ici-bas et celle de la vie ailleurs. Qu’ainsi allaient les choses et qu’il ne lui appartenait pas de se dresser cette règle immuable de la nature. On l’aurait traité d’enfant, de simple d’esprit. On se serait demandé si la maladie ne l’avait pas laissé fou. 
Pourtant, il lui fallait agir. Cette angoisse le paralysait de plus en plus, lui interdisait toute activité normale. Il regarda d’un air triste l’état de sa pauvre ferme à l’abandon. Son troupeau, si vif, aux bêtes si grasses, s’était réduit à un mince cheptel de vaches maigres. Les mauvaises herbes avaient envahi les récoltes. Le lierre dévorait la ferme, effritant la pierre des murs qu’il avait si durement construit de ses propres mains. Cette triste vision, au lieu de lui redonner l’élan nécessaire pour arranger les choses, ne fit que renforcer son apitoiement sur son sort. Il dépérissait, à l’image de sa ferme jadis si fertile. 
Il ne pouvait en supporter d’avantage. Puisqu’il ne pouvait pas endurer l’idée de sa mortalité, il allait aller au devant de celle-ci. Il allait sortir de son village, parcourir le monde. Il trouverait bien, au gré de sa route, quelque recette de vie éternelle. La magie ne se devait-elle pas d’aider les hommes ? 

Ayant déjà tout abandonné, partir ne lui fut pas difficile. Il réunit quelques affaires dans un sac, choisit un cheval encore en bonne santé et, la nuit venue, s’élança sur la route. Il ne savait pas où aller, ni par où commencer sa quête, mais il sentait, au fond de lui, que les réponses à ses angoisses l’attendaient au bout du chemin. 
Il chevaucha à bride abattue toute la nuit, désireux de s’éloigner au plus vite de l’endroit où la mort, par une fois déjà, avait failli le cueillir. Lorsque le soleil se leva sur une campagne inconnue, les rayons lui réchauffèrent le corps. Jamais, depuis un an, il ne s’était senti si libre et ni si heureux. Il reprenait goût au soleil sur sa peau sans craindre qu’il ne la lui brûle. Il respira à nouveau le vent à plein poumons sans penser aux maladies qu’il pouvait charrier. Il se nourrit de baies sauvages qu’il avait ramassé dans les ronces sans avoir peur de s’y égratigner les mains. Plus qu’un départ, c’était une renaissance. 

Sa route le conduisit tout d’abord dans un village d’aspect similaire au sien. Les gens semblaient vivre avec joie et simplicité. Une telle insouciance, pensa l’homme, ne peut venir que de leur connaissance des secrets de l’immortalité. Hélas, il fut rapidement déçu. Ces hommes et ces femmes vénéraient eux-aussi les Esprits des ancêtres. Eux non plus ne comprenaient pas les raisons de sa fuite. On ne se moqua pas ouvertement de lui, conformément aux lois de l’hospitalité, mais l’homme sentit bien vite que sa présence et son étrange quête rendaient les villageois mal à l’aise. 
Il décida de passer la nuit dans le village, et repartit dès le lendemain, au grand soulagement de tous. De toute manière, ces gens-là ne savaient pas guérir de la mort. Rester avec eux ne lui aurait servi à rien. Mieux valait reprendre sa route au plus vite. Il ne s’était pas encore assez éloigné. 

Sa deuxième étape lui fit traverser des montagnes. Lui qui n’avait connu que la douceur des vallées ensoleillées découvrit la rigueur des cols, la blancheur glaçante de la neige, la difficulté des pentes raides. Mille fois, il voulut renoncer, descendre de la montagne, retrouver sa vallée natale. Mille fois il décida de continuer, certain que sa décision était la bonne. Chaque difficulté sur sa route raffermissait un peu plus sa décision. Le destin ne pouvait lui imposer un tel périple si sa récompense ne se trouvait pas au bout. 
Au matin d’une nuit particulièrement glaciale, son cheval ne se réveilla pas. Epuisée par les efforts et les privations, la pauvre bête avait fini par arriver au bout de ses dernières forces. L’homme en fut particulièrement peiné. Il s’était attaché à sa monture, fidèle, qui l’avait déjà porté si loin de chez lui. L’injustice de la mort le frappa à nouveau de plein fouet. Pourquoi une brave bête, obéissant et robuste, disparaissait alors que vivaient les serpents qui attaquaient les voyageurs au bord des chemins ? 
Il prit le temps de recouvrir de pierres le corps de son cheval et jura sur sa tombe que jamais il n’abandonnerait sa quête. Quoi qu’il lui en coutât, il trouverait le secret de la vie éternelle. Cette détermination lui tenait chaud lors des nuits de tempêtes, soutenait son corps éprouvé par la faim et la soif, mais, sans qu’il s’en aperçût, lui endurcissait le coeur. Il ne s’émerveillait plus devant les sommets qui, quelques années encore, le faisaient rêver de voyages et d’aventures. Il ne sentait plus ni le vent ni le soleil. 

Enfin, les pentes s’adoucirent, les cols s’élargirent, de douces plaines remplacèrent les à pics. Les ruisseaux coulaient à nouveau, d’une eau claire et rafraichissante. La nourriture se fit à nouveau abondante et généreuse. Mais l’homme ne remarqua qu’à peine le changement. Son coeur était devenu totalement aveugle. Il ne prit pas même conscience qu’une seconde fois, il avait bravé la mort et avait triomphé.
Maintenant qu’il avait perdu sa monture, il voyageait beaucoup plus lentement. C’est pourquoi il lui fallut une semaine supplémentaire pour atteindre une nouvelle ville. Immédiatement, l’homme sut qu’elle était différente. La ville s’étendait sur tout l’horizon, bien plus grande et plus large que tout ce qu’il avait pu voir auparavant. De hautes tours s’élançaient à l’assaut du ciel. Une épaisse muraille l’entourait. Une telle ville ne pouvait qu’être la forteresse d’une magie puissante. 
Sans se méfier, habillé de ses guenilles éprouvées par le voyage, il approcha de la porte de la ville. Deux hommes armés lui barrèrent le passage. 
« La ville est interdite aux manants. Passe ton chemin avant que nous t’arrêtions. » 
L’homme n’avait pas l’habitude qu’on lui parle de la sorte. Il se mit en colère, insista pour rentrer dans cette ville étrange et en découvrir ses secrets. Il voulut forcer le passage. Sans ménagement, les gardes l’arrêtèrent et l’enfermèrent dans une cellule, le temps de découvrir sa véritable identité. La cité était en guerre contre sa plus grande rivale et les habitants n’avaient qu’une peur : qu’un espion puisse entrer dans leurs murs. 
On interrogea l’homme qui ne raconta que la vérité : sa vie dans le village, sa quête, les étapes qui l’avaient conduit jusqu’à la ville. On ne le crut pas. Ici, on vénérait bien plus la magie que les Esprits, et chacun savait que la magie ne pouvait apporter l’immortalité. L’homme était soit un fou, soit un menteur. On le frappa, jour après jour, pour qu’il avoue les véritables raisons de sa présence. Jour après jour, sous des coups de plus en plus puissants, l’homme ne pouvait que répéter son histoire, puisqu’elle était sa vérité.
Un soir, on le ramena dans sa cellule après une séance de questions plus violente que toutes les autres. Du sang séché émaillait le visage de l’homme. Tous ses membres le faisaient souffrir. Les coups sur le crâne l’avaient laissé sonné. Son nez, brisé, avait pris un angle étrange. Il restait affaissé contre un mur, incapable de bouger, incapable de penser. 
Lorsque le vieillard se pencha sur lui, l’homme pensa d’abord à une hallucination. Puis il sentit la chaleur de ses mains sur les entailles de son visage, la douceur de ses doigts apaisait la douleur de ses côtes brisées. Le vieillard chuchotait, brisant à peine le silence de la cellule, tandis que ses doigts noueux passaient et repassaient sur les blessures de l’homme. La lune était déjà haute dans le ciel lorsque le vieillard arrêta. L’homme prit conscience que toutes ses douleurs s’étaient évaporées. Eperdu de reconnaissance, il attendait avec anxiété que le vieillard annonce son prix pour un tel service. 
Sa question n’avait pas encore franchi le seuil de ses lèvres que le vieillard lui répondait déjà. Il était enfermé là depuis la veille et ne pensait pas survivre si les gardes lui infligeaient un traitement similaire à celui que l’homme endurait depuis des jours. Il avait besoin d’aide pour s’évader. Il se chargerait des obstacles. Tout ce que l’homme avait à faire, c’était de le prendre sur son dos et de lui obéir en tout point. 
L’homme accepta immédiatement. Avant même qu’il ne comprenne comment, leurs gardiens s’écroulaient, profondément endormis au sol et la grille de leur cellule s’ouvrait dans un grincement. L’homme installa le vieillard sur son dos et, prudemment, sortit de la prison. Le vieillard le guida à travers les ruelles tortueuses de la ville, lui faisant prendre détours et chemins cachés, évitant les patrouilles et les citoyens encore dehors malgré l’heure avancée de la nuit. 
Grace à ses conseils, tous deux sortirent sans encombre de l’autre côté de la ville. Ils parcoururent encore quelques kilomètres, l’un sur le dos de l’autre, avant que le vieillard ne demande à l’homme de le déposer sur un rocher plat en bordure de chemin. 
« A présent, tu dois continuer seul ta route. Continue tout droit pendant quatre jours et quatre nuits. Au cinquième matin tu trouveras une cabane. On raconte qu’un génie y vit. Sa puissance est sans égale. Lui seul pourra t’apporter ce que tu cherches. ». 
L’homme se retourna vers le vieillard pour le remercier, mais celui-ci avait disparu. Ce fut à ce moment que l’homme sut qu’il avait croisé la route d’un magicien. Il décida donc de suivre scrupuleusement ses indications, sans prendre conscience que pour la troisième fois, il avait échappé de peu aux griffes de la mort. 
Il marcha quatre jours et quatre nuits sans prendre de repos. Le bout de sa quête était si proche. Son désir d’immortalité devenait chaque jour plus brulant, envahissait chaque nuit un peu plus son cerveau. Son coeur se mit à battre plus fort lorsque l’aube du cinquième matin éclaircit le ciel. Son regard fouillait les environs, à la recherche de la cabane promise. Au moment précis où les premiers rayons du soleil transpercèrent la brume matinale, la cabane apparut. L’instant d’avant, le bas côté du chemin était vide, et l’instant suivant, elle était là, comme se telle avait toujours été sa place. 
L’homme sentit son courage et sa détermination s’émousser pour la première fois depuis le début de son périple. Comment devait-il s’adresser à un génie ? Des mots, longtemps oubliés, venus des tréfonds de son enfance, refirent surface dans son esprit.  Des formules perdues, apprises lors de soirées au coin du feu. Les réponses à ses questions, le but de son voyage étaient peut-être derrière cette porte. Chassant ses dernières appréhensions, il entra dans la cabane et invoqua le génie selon les rites ancestraux. 
Le génie était là. A l’invocation, il apparut et se retrouva lié à l’homme. tout ce que celui-ci lui demandait, le génie devrait lui accorder. L’homme lui demanda l’immortalité. Le génie lut dans le coeur de l’homme et y vit son histoire. Il y vit que par trois fois déjà il avait échappé à la mort. Il y vit que son coeur s’était fermé pendant sa quête. Il y vit que ce n’était plus ses angoisses d’autant qui le poussaient mais un désir avide de puissance. Pourtant les invocations le liaient à lui. Il se devait de lui accorder l’immortalité. Le génie réfléchit un instant avant de donner sa réponse. 
« Je ne peux pas aller contre les lois de la nature. Je ne peux pas faire de toi un homme immortel. En revanche, je peux ralentir le temps autour de toi, de sorte à ce que tu vives plus longtemps que tout autre. Tu seras encore en vie quand les enfants des enfants de tes arrières petits enfants seront retournés à la poussière. Si tu acceptes, passe cette mallette autour de ton cou, et le charme opérera aussi longtemps que tu la conserveras. »
Sans la moindre hésitation, l’homme se saisit de l’amulette et la passa autour de son cou. Aussitôt, le temps sembla se figer en lui. Le monde autour de lui paraissait accéléré, tandis qu’il restait immobile.  Les jours et les nuits passaient comme autant de flash brutaux, sans qu’il ne pût jamais dire quand était la lumière ou l’obscurité. La pluie séchait avant de l’atteindre, l’eau s’évaporait avant de se glisser entre ses lèvres. Le temps qu’il amène à sa bouche la nourriture, elle était déjà décomposée. 
L’homme comprit que le génie s’était joué de lui. Une vie dans de telles conditions était impossible. Alors, lentement, presque imperceptiblement, il commença à lever les bras vers l’amulette. Enfin, il la retira de son cou. Quand il la lâcha, plus de mille ans s’étaient écoulés. Au moment où elle heurta le sol, l’homme devint poussière. Il mourut dans un monde loin du sien, où les Esprits des ancêtres avaient été oubliés.

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