La Chanteuse

Octobre 2019

Elle est entrée courbée, la Chanteuse. Le pas légèrement trainant, les épaules légèrement voutées, la silhouette légèrement fatiguée. Elle se serait presque excuser d’être là, la Chanteuse. Comment ? Cette salle, ces applaudissements, pour elle ?

Elle garde les mains crispées, la Chanteuse. Les bras sagement rangés le long du corps. Figés. Il ne faudrait pas qu’ils dérapent, qu’ils s’élancent. A-t-elle le trac, la Chanteuse ? Après tant de scènes, tant de mots, tant d’échanges, connait-elle encore cette griserie étrange qui saisit les tripes, plante les pieds au sol et fait tourner la tête ? 

Entend-elle les murmures, la Chanteuse ? « Elle a vieilli… » ; « A son âge, elle monte encore sur scène? » ; « Vous croyez que c’est son dernier concert ? » C’est vrai qu’elle a vieilli la Chanteuse. C’est vrai qu’elle prend appui sur le piano. C’est vrai qu’elle peine à traverser la scène. C’est vrai que de temps en temps elle fredonne, à la recherche de textes envolés. Elle rit de ses paroles marquées en blanc sur du papier noir. C’est que les chansons sont fragiles, il ne faut pas les abimer, elle explique. 

C’est vrai qu’elle oublie parfois les paroles, la Chanteuse. Il lui arrive de se tromper. Elle recommence, chantonne quelques phrases. Ses propres mots se perdent, lui échappent et disparaissent en un fragment de note éthéré. 

 

Et pourtant, elle chante. Quand la musique retentit, quand les premiers mots jaillissent, elle se redresse, la Chanteuse. Elle est droite, fière au centre du plateau. La lumière l’accroche, efface ses rides, masque le léger tremblement de ses bras. Elle est la lumière, elle irradie de force et de bonheur. Elle n’est plus que cette voix, la Chanteuse. Elle est vivante, jeune de cet âge immuable qui se niche au creux du talent. Oui, elle chante. Elle existe.

Elle est là, la Chanteuse. Ses mains se libèrent. Son corps se balance. Ses bras suivent les vagues de ses mots. Elle s’est métamorphosée, la Chanteuse. Les émotions semblent la submerger. Même partiellement fugitifs, ce sont ses textes. Ses textes à elle. Elle chante sa vie. Elle chante ses peurs et ses combats. Elle chante ses amoures et ses espoirs. Elle chante ses tristesses et ses faiblesses. 

Qui oserait encore lui parler de son âge, à la Chanteuse ? Elle n’est plus cantonnée à ce corps marqué. Elle n’est plus réduite à l’éclair rouge de ses cheveux sur la scène noire. Elle n’est plus cette main appuyée contre le piano. Elle est texte, elle est voix, elle est paroles, elle est musique. Elle se lève, entière et sans pudeur, coeur et corps tout entier. 

Elle se bat toujours, la Chanteuse. Contre les oppressions. Contre les injustices. Contre les coups de la vie. 

Sa voix est droite et claire. Elle ne frémit pas. Elle n’hésite as. Elle ne fait que vibrer. Une vibration puissante, parfois douce, parfois violente. Souvent caressante, de temps à autres cassante. La voix emplit la salle. Elargit les murs. Pousse les portes des coeurs. S’infiltre en chacun. Tel est son pouvoir, à la Chanteuse. Toucher au plus profond. Saisir l’intime. 

Elle ne tombera pas, la Chanteuse. Elle ne vieillira pas. Elle ne disparaitra pas. Pas tant que, quelques part, ses phrases se glissent au creux d’une oreille. Pas tant que quelque part, ses mots touchent un coeur. Elle est puissante, la Chanteuse. En écrivant ses noirceurs, elle chasse celles des autres. Elle console, elle rassure, elle amuse, elle questionne, elle émeut. 

 

Je la connais depuis longtemps, le Chanteuse. Elle m’a bercée bébé elle m’a soutenue adulte. Elle a égayé mon enfance et essuyé mes larmes adolescentes. Elle n’a jamais entendu parler de moi, la Chanteuse. Jamais elle ne saura la justesse de ses mots, le soutien de ses textes, le réconfort de sa voix. Jamais elle ne saura que j’étais là, face à elle, tandis qu’elle chantait. Jamais elle ne saura que je l’ai admirée, la Chanteuse. Jamais elle ne saura combien sa métamorphose m’a marquée. 

Qu’importe, elle reste près de moi, la Chanteuse. Sa voix codée au fond de mon téléphone. Ses mots gravés sur un CD. Et moi, tout ce que je peux faire, c’est continuer à écouter ses notes au creux de mon oreille. C’est battre des mains quand elle quitte la scène. C’est me lever avec la foule qui la célèbre. Se sentir moins seule un instant, tous portés par la même émotion. Tous un même mot aux lèvres et au coeur. Loin des grands textes, des longues phrases. Un seul mot, qui contient tous les autres : merci. 

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