La ville de l'autre côté de la mer

Août 2018

Texte écrit pour un concours de nouvelles. Thème : “Au delà des bornes”.

D’aussi loin que Noa se souvienne, la ville avait toujours été là, de l’autre côté de la mer. Certains jours, elle disparaissait presque entièrement, ne laissent qu’un léger frémissement à l’horizon. D’autres fois, elle était si nette que l’on pouvait deviner les moindres détails de ses tours élancées, bleu clair sur le bleu foncé du ciel. La ville semblait déserte.

Dans les premiers temps, beaucoup avaient voulu traverser pour prendre d’assaut la ville. Personne n’en était revenu. Au village, les anciens racontaient des histoires et fantômes, des cris et des gémissements humains dans la brume. Au delà des contes, la ville exerçait une emprise bien visible sur le village. Plus personne ne s’aventurait jusqu'à la baie où vivait Noa. Les jeunes étaient partis à la recherche de contrées plus accueillantes. Dorénavant, le village était moribond. La ville, elle, était toujours là. 


La famille de Noa faisait partie de celles qui résistaient. Chez Noa, on ne croyait pas aux fantômes, et encore moins aux brouillards dotés de parole. Chez Noa, on continuait à sortir en mer et lancer les filets vaille que vaille, même si les poissons se faisaient rare et les clients plus encore. Pourtant, Noa avait toujours été élevé dans la crainte de la cité. Ne pas croire aux malédictions était une chose, les braver en était une autre. Mais Noa ne comptait pas écouter les peurs des anciens. Peu importe les légendes. Peu importe les interdits. La cité bleutée le fascinait, l’attirait. Il devait y aller. La voir par lui-même.


Lorsqu’il annonça son départ, les anciens tentèrent de le raisonner. Noa ne changea pas d’avis. Il voulait voir la ville. Toucher les murs bleus. Parcourir les rues désertes. Il poussa sa barque vers la mer et partit sans se retourner. Le coeur léger, il mit voile en direction de la ville. Elle se dressait devant lui, pleine de promesses. Ses tours effilées paraissaient être faites de cristal sous le soleil radieux. Une brise légère poussait son embarcation sans qu’il eût à faire le moindre effort.


Tout allait bien, si ce n’est tout de même la course étrange du soleil dans le ciel. Noa naviguait depuis plusieurs heures, il en était persuadé, et pourtant l’astre était toujours au zénith. Plus inquiétant encore, il sentait toujours le vent sur son visage, mais sa voile se dégonflait à vue d’oeil. Le bateau s’immobilisa. Dans son dos, le village avait disparu. La cité, elle, se dressait toujours devant lui, lointaine et inaccessible. 


Le ciel pur se voila. La brume apparut de nulle part et enveloppa rapidement Noa. Des chuintements, des frôlements, des sifflements brefs montaient de la mer, se rapprochant de lui. L’obscurité était presque totale à présent et les bruits se faisaient de plus en plus forts. La ville, elle, transperçait les ténèbres d’une lueur bleue irréelle. Noa avait perdu tout son entrain du début. Jamais il n’avait eu si peur. 


Sa terreur se transforma en panique lorsque des voix émergèrent de la brume. Ce n’était d’abord que des murmures indistincts mais, en tendant l’oreille, Noa commença à y reconnaitre des mots qui lui firent froid dans le dos. « Royaume », « morts », « damnés ». Pour la première fois, il regrettait de ne pas avoir écouté les anciens. La cité leur n’appartenait pas à son monde. Qu’il avait été présomptueux d’avoir cherché à l’atteindre ! 


Brusquement, sa barque repartit sans que sa voile ne se fût gonfler à nouveau. Le bateau fila dans la nuit, droit vers la ville, sans répondre à la barre que Noa manoeuvrait avec l’énergie du désespoir. Il avait été trop loin sur la mer, trop loin vers la cité. Il devait faire demi-tour, mais il savait qu’il était déjà trop tard. Il avait franchi la mince barrière entre son monde et celui des morts. 


Peu à peu la ville se rapprochait. L’embarcation ralentit et accosta sans heurt à une petite crique creusée dans les rochers. Pas un bruit ne venait troubler le silence glaçant. Noa hésita longuement avant de poser un pied au sol. Tremblant, il suivit la route à peine tracée, gravit les escaliers creusés dans la paroi. La ville était là, ses rues vides lui donnant des airs fantomatiques. 
Sur le passage de Noa, une porte s’ouvrit. Il entra dans un bâtiment sans fenêtres, toujours faiblement éclairé par la lueur bleutée. La pièce était à peine plus large que Noa mais semblait s’étire indéfiniment. Il marcha longtemps, à tâtons, sans pouvoir deviner ni où il allait ni depuis quand il avançait. 

Brutalement, il déboula au sommet d’une tour. La vue était à couper le souffle. La ville s’étalait sous ses pieds, gigantesque. Les tours surgissaient de tous les cotés, certaines hautes de quelques mètres à peine, d’autres immenses. Le bleu dont elles étaient parées perçait difficilement les ténèbres alentours. Noa prit alors conscience qu’à aucun moment il n’était monté. La tour était étroite et circulaire, et n’y avait nulle trace du couloir rectiligne qu’il avait parcouru. Au lieu de s’en émouvoir, Noa haussa les épaules et se replongea dans la contemplation de la ville. Il resta si longtemps immobile que peu à peu ses doigts prirent la teinte bleue translucide de la ville. L’étrange cristal s’élança à la conquête de ses bras, son torse, ses jambes, sa tête. Bientôt, il ne fut qu’un peu de cristal bleuté de plus au milieu de la gigantesque cité des morts. 

Loin de là, de l’autre côté de la mer, on raconte l’histoire d’un jeune pêcheur qui a voulu braver son destin. On parle de ce jour où sa barque a disparu brusquement, au milieu de l’eau. On dit que le pêcheur a trouvé la ville de ses rêves. On dit qu’il en est devenu le gardien, à la fois protecteur et prisonnier. On dit que plus personne n’a jamais revu ni le jeune homme, ni l’étrange cité bleue de l’autre côté de la mer.

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