Les enfants terribles

Novembre 2017

NaNoWriMo arrangé : une nouvelle par jour pendant un mois

- Capitaine ! Capitaine !?


- Quoi encore ?


- On a une légère tuile sur le pont. Ça vous dérangerait de venir voir ?


- Oui ça me dérangerait. Si c’est léger, vous pourriez envisager de vous débrouiller seuls, non ?


- Non mais vraiment capitaine, le mieux c’est que vous veniez, si ça ne vous fait rien.


- Pas moyen d’être tranquille ici…


Je me lève à contrecœur de mon bureau. De toute manière, je me prépare à ce que ça ne soit rien de bien grave. Je crois qu’en fait la bande de bras cassés qui me sert d’équipage se ligue pour m’emmerder de manière systématique. Même plus le temps de profiter de ma retraite en paix ! Pourtant, ils n’ont pas vraiment de quoi se plaindre. Je leur ai trouvé un coin paradisiaque, un lagon turquoise sur une île verdoyante. Pas de voisins, pas de contraintes et une foule de cachettes à trésor dans les roches. I-dé-al.


Oh, bien sûr, les premiers temps ils se sont tenus à carreaux. On venait de finir une saison épuisante. On menait parfois trois ou quatre assauts dans la journée. Éreintant. Alors forcément, au début tout le monde était bien content de pouvoir souffler un peu. La terrible planche, qui a fait trembler tant de prisonniers, s’est transformée en plongeoir et j’ai pu voir une quinzaine de joyeux pirates se jeter à l’eau et s’éclabousser gaiment autour du bateau. Heureusement que l’île était déserte, d’ailleurs. Comment voulez-vous que je me refasse une réputation après ça, moi ? Capitaine James et son impitoyable bande de pirates plongeurs. Ridicule. Plus qu’à changer le drapeau noir par une bouée et le tableau serait complet. Je suis un capitaine à la retraite peut-être, mais je tiens à mon honneur !


Mais au moins au début ils s’occupaient et me laissaient penard. Les problèmes ont commencé au bout de trois mois. Ils avaient fait le tour des barbotages et des chat perché dans la mâture. Maintenant, ils s’ennuyaient. Ils voulaient reprendre la mer et les combats. Ce qui s’éloignait un peu trop de la notion de retraite tranquille à mon goût. Il a fallu les occuper, histoire qu’ils me laissent à nouveau en paix. Je leur ai inventé des missions secrètes dans la forêt, des sirènes maléfiques dans le lagon… Bref, de quoi les éloigner pendant ma sieste.


Je ne pensais pas que ça les transformerait en trouillards. Maintenant, ils reviennent d’expédition dans tous leurs états. Ils m’assurent qu’ils ont vraiment été attaqués par des sirènes, qu’ils se sont fait épier par des indiens déguisés en buissons, et d’autres absurdités dans le genre. Aux dernières nouvelles, ils ont croisé des fées qui donnent le pouvoir de s’envoler. Je me ferais presque du souci pour eux, parfois. Ils n’osent plus sortir seuls la nuit, ils sursautent au moindre bruit suspect. J’ai réalisé qu’une étape était franchie lorsque deux d’entre eux sont venus se blottir dans mon lit un soir d’orage. Je voulais les renvoyer dans leur dortoir, mais ils tremblaient tant que j’ai eu pitié. Bref, depuis que j’ai pris ma retraite, mon équipage s’est transformé en classe de maternelle.


C’est donc avec une légère appréhension que je monte sur le pont. Qu’est-ce qu’ils ont encore pu inventer ? J’avoue que je m’attendais à presque tout, mais pas à… ça. Des gamins. Juste… des gamins. Une dizaine, bien alignés sur le pont et un autre devant eux, habillé tout en vert et avec un petit air arrogant sur le visage. C’est vrai qu’un équipage de pirates au grand complet, c’est un peu juste pour gérer une poignée de gosses.


- C’est toi le capitaine ?
 

- C’est moi. A qui ai-je l’honneur ?
 

- Peter. On est juste là pour te prévenir que maintenant on vient habiter sur l’île. Donc ça nous arrangerait que vous partiez.
 

J’essaye de rire devant tant d’assurance. Je crois que ça donne plutôt un son étrange et étranglé.
 

- Et si nous ne le désirons pas ?
 

- Alors prépare toi à la guerre.
 

J’arrête immédiatement de rire. C’est qu’il a l’air sérieux en plus.
 

- La guerre? Rien que ça ?
 

- Tu comprends, on est là pour s’amuser et ne jamais grandir. Alors des pirates, des adultes en plus, ça nous gâcherait le plaisir.
 

C’est pas que je tiens particulièrement à cette île. Des lagons bleus, on peut en trouver d’autres, et sans morveux de préférence. Je pourrais hisser les voiles, partir. Mais non. Je n’aime pas le petit ton insolent que ce Peter se donne. Il veut la guerre ? Eh bien qu’il l’ait. On a jamais vu un pirate trembler devant un gamin et ce n’est pas aujourd’hui que ça va commencer. C’est mon honneur qui est en jeu. Mon honneur et ma fierté. Je ne partirai pas avant de l’avoir écrasé, ce môme.
 

- Non, on reste. On était là avant vous.
 

Il s’approche de moi avec ce même air condescendant qui m’exaspère.
 

- Tu restes ?
 

Je le regarde de haut.
 

- On reste.
 

Nous sommes presque collés maintenant, lui la tête levée qui m’arrive à peine à hauteur de poitrine.
 

- C’est toi qui choisis, capitaine.
 

A ces mots, il sort son poignard, m’agrippe le bras et me tranche la main droite. J’ai rien vu venir. J’en reste abasourdi. Même la douleur n’est pas à la hauteur de ma surprise. Les autres non plus ne réagissent pas, mais ça, finalement, c’est plutôt prévisible. Peter siffle deux notes et la gueule énorme d’un crocodile apparaît. Il tend ma main par dessus bord, la lâche droit dans les mâchoires du monstre qui l’avale tout rond.
 

- La guerre, donc.
 

A ces mots, toute la troupe tourne les talons et s’enfuit en riant, d’un rire innocent et cristallin. C’est ce rire qui me sort de ma torpeur. Ce rire et le sang qui coule abondamment sur les vêtements, qui imprègne mon beau manteau blanc d’un rouge sombre. Il l’a voulu. Il a cherché le capitaine James et il l’a trouvé. Je vais soigner ma main. Je vais y installer un crochet. Un crochet que je te destine, Peter. Je vais laisser tomber mon manteau blanc. Le rouge va devenir ma couleur. Méfie toi Peter. Je sors de ma retraite. Le capitaine Crochet reprend du service.

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