Promesse

Mars 2018

Texte écrit pour un concours de nouvelles. Thème : “commencer la nouvelle par la citation suivante ‘J’ai vu tant de choses que vous, humains, ne pourriez pas croire. De grands navires en feu surgissant de l’épaule d’Orion. J’ai vu des rayons fabuleux, des rayons C, briller dans l’ombre de la porte de Tannhaüser’”

« J’ai vu tant de choses que vous, humains, ne pourriez pas croire. De grands navires en feu surgissant de l’épaule d’Orion. J’ai vu des rayons fabuleux, des rayons C, briller dans l’ombre de la porte de Tannhaüser. J’ai assisté à la mort d’une étoile et à la naissance de centaines d’autres. Je me suis perdu dans le grand nuage d’étoiles de Magellan, à errer entre brumes et lumières. J’ai observé nombre de galaxies, disques tourbillonnants aux mystères pleins de promesses. J’ai voyagé plus loin que quiconque d’entre vous ne pourra un jour aller. J’ai exploré l’univers jusque dans ses confins. J’ai également pris le temps de vous observer, et j’ai décidé de partager ces merveilles avec vous. » 

Ainsi parla l’entité devant les membres médusés de l’ONU. Quand l’alien était apparue, désireuse de porter son message à la Terre, l’assemblée s’était réunie d’urgence, dans la confidentialité la plus stricte. A présent, ces éminents représentants ne savaient plus que faire. Fallait-il dévoiler ces informations au grand public ? La planète était-elle prête à apprendre que non seulement la vie existait ailleurs dans l’espace mais qu’en plus une entité extraterrestre se proposait d’ouvrir les portes du voyage intergalactique à l’humanité ? 

Les 193 représentants des 193 Etats membres de l’ONU restèrent confinés trois jours et trois nuits. Des débats houleux éclatèrent, chacun donnant son opinion sur la marche à suivre. Pour certains, il était impossible de mentir à l’humanité entière. Pour d’autres, les enjeux de cette proposition était bien trop grands pour risquer de voir le voyage gâché par un mouvement populaire. L’alien, impassible, attendait. 

Enfin, il fut décidé de cacher l’incroyable révélation au monde. Une délégation triée sur le volet suivrait l’entité dans l’espace. Des hommes et des femmes, tous aptes à se reproduire à perpétuer l’humanité loin de sa Terre d’origine, mais également sélectionnés pour leurs connaissances scientifiques qui leur permettrait d’analyser leurs futures découvertes. 

La sélection des élus fit l’objet de nouveaux déchirements. Chaque nation voulait prendre part à ce voyage exceptionnel. Celles qui avaient les meilleurs astronautes arguaient que leur place était acquise de droit. Les nations le plus en retard sur la recherche spatiale s’indignaient devant une telle inégalité, qui ne leur permettrait jamais de rattraper leurs ainés. Ce fut finalement un tirage au sort parmi les astronautes les mieux formés qui trancha le débat. Il fut également décidé que toutes les informations recueillies lors du périple seraient transmises à l’ONU, qui les distribueraient ensuite à part égale entre tous les pays. Pendant ce temps, l’alien, impassible, attendait. 

Le départ se fit dans le plus grand secret. Les astronautes furent exfiltrés ; leur disparition fut mise en scène, le plus simple étant lorsque les sélectionnés n’avaient pas de famille. Les dix élus n’eurent que quelques jours pour prendre connaissance de leur mission, mais également de ses conséquences. Aucun d’entre eux ne reverraient jamais la Terre. Et, très probablement, les enfants des enfants de leurs arrières petits enfants ne connaitraient pas non plus leur planète d’origine. Ils avaient le choix. On les aurait laissés repartir. Tous acceptèrent. Tous voulaient voir, voulaient savoir. Tous étaient exaltés à cette simple idée : aller se perdre à jamais dans les étoiles. 

Lorsque les élus montèrent à bord, l’entité scella sa promesse avec le reste de l’humanité : il aiderait ces pionniers à décrypter les mystères de l’univers et il reconduirait leurs lointains descendants sur Terre, forts de connaissances et de technologies que les hommes n’auraient pu soupçonner. Il ne savait pas combien de temps durerait le périple, mais il renverrait les élus vers leur planète d’origine dès qu’il les estimerait prêts. 

Le vaisseau de l’alien décolla avec la même discrétion dont il avait fait preuve à son arrivée : sans un bruit, sans laisser une seule trace sur les radars. Il ne fut rapidement qu’un vague point lumineux s’éloignant dans le ciel étoilé. 

Les élus virent Orion. Les hommes attendaient des données scientifiques. Les élus virent la porte de Tannhaüser. Les hommes attendaient un vaisseau spatial. Les élus virent le nuage de Magellan. Les hommes attendaient un signal extraterrestre. Les élus virent la mort d’une géante bleue. Les hommes attendaient le retour d’un secret perdu. 

Lorsque les élus revinrent sur Terre, les hommes n’attendaient plus. Lorsque les élus offrirent leurs connaissances à leur peuple, ils ne furent pas crus. Lorsque les élus voulurent découvrir la planète qu’avait abandonné leurs lointains ancêtres, on les enferma en quarantaine.  L’alien, impassible, attendait. Alors les élus rejoignirent l’entité, et ensemble ils reprirent la direction des étoiles. Là où les limites n’existaient pas, là où toujours ils seraient chez eux. Les hommes ne prêtèrent pas la moindre attention à leur départ. La promesse, au fil des siècles, avait été oubliée.

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