Un morceau de papier plié 

Novembre 2017

NaNoWriMo arrangé : une nouvelle par jour pendant un mois

La lettre est arrivée. Elle est posée sur le bureau. Elle est là, blanche, lisse, impénétrable. L’adresse est manuscrite. Une écriture ronde et régulière. Une écriture que je ne connais pas. Je retourne l’enveloppe. Il n’y a pas d’expéditeur. Le cachet de la poste est à peine lisible. Seul le timbre dénote. C’est un de ces timbres fantaisie, un tableau de Klimt. Le baiser probablement. De toute manière je ne connais que celui-là.

Je n’ai pas le temps de l’ouvrir maintenant, je dois partir travailler. Je ne vais pas risquer d’être en retard à cause d’un courrier que je n’attends même pas. C’est à peine si je suis curieuse, à peine si j’ai envie de la lire, cette lettre arrivée de nulle part. Et pourtant, elle me hante. Toute la journée je la vois, blanche sur le bureau noir. Toute la journée je l’imagine. Toute la journée je la rêve. Ce sont des centaines de scénarios qui défilent, des centaines de destinataires qui se pressent. Rarement journée m’a parue plus longue.

Enfin, enfin !, je peux rentrer chez moi. Enfin je peux retrouver cette enveloppe. Comment ai-je pu croire, ce matin, qu’attendre le soir ne poserait pas de problème ? Comment ai-je pu laisser scellée cette enveloppe pleine de promesses ? Et si… et si c’était ma mère ? Ma vraie mère. Si elle m’avait retrouvée ?

Je n’ose plus l’ouvrir à présent. J’ai peur. Peur d’être déçue. Peur que la lettre ne soit pas à la hauteur. J’ai passé la journée à espérer. Et maintenant je suis obligée de faire face à la réalité. Ouvrir cette lettre et savoir. La laisser fermée et continuer a espérer. Pour le moment, je ne peux pas l’ouvrir. Je n’en ai pas la force.

J’essaye de m’occuper. J’essaye de cuisiner. J’essaye de penser à autre chose. Je n’y arrive pas. J’y reviens sans cesse. Mon regard se pose sur cette tâche blanche. Un rectangle immaculé ouvert sur tous les possibles. Je la cache dans un tiroir. Je ne peux pas encore lui faire face. Mais même à travers le bois, je la vois. Je la devine.

Je n’y tiens plus. J’ouvre le tiroir, je la sors religieusement. Je l’inspecte avec soin, je respire son odeur, mais rien, pas le moindre indice. Elle m’oblige à l’ouvrir pour en percer ses mystères. Mais là encore j’hésite. Est-ce que je déchire sauvagement un coin, pour en être débarrassée au plus vite ? Est-ce que je glisse un couteau dans la fente pour la couper proprement ?

Je remarque que le rabat se décolle. Elle n’a pas bien été scellée. Doucement, coup par coup, l’enveloppe s’ouvre enfin sur ses secrets. Elle ne contient pas grand chose. Juste une feuille de papier, soigneusement pliée en quatre. Les bords sont alignés, les traits sont nets. A travers le papier, je devine cette même écriture appliquée. Je sers la feuille contre mon cœur. Pas tant pour la chérir que pour me donner du courage.

Ma poitrine va exploser. Je n’y tiens plus. Je déplie le papier. Doucement, précautionneusement, pour ne pas le froisser. Je lis. Je laisse tomber la lettre. J’ai eu tort d’espérer.

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